Présidentielle 2012


Les coulisses de la victoire de François Hollande

Source : Le Figaro.fr

Par Raphaël Stainville
Mis à jour le 12/05/2012 à 12:47 | publié le 10/05/2012 à 17:05

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À Tulle dans son bureau du conseil général de Corrèze, François Hollande
et sa compagne Valérie Trierweiler découvrent les résultats du premier tour.
Crédits photo : RUET/STORY BOX PHOTO/SIPA/SIPA

Comment François Hollande, candidat du PS par défaut, a-t-il mené campagne pour finalement battre Nicolas Sarkozy? Dans Coups pour coups, dont nous publions de larges extraits en exclusivité, Nicolas Barotte (du Figaro) et Nathalie Schuck (du Parisien) dévoilent les coulisses de cette victoire.

9 octobre 2011. Les larmes de Royal.

Plus de 2 millions et demi de votants... La gauche s'est massivement mobilisée au premier tour de la primaire socialiste pour choisir son candidat à la présidentielle. Rentré chez lui à Paris après avoir voté à Tulle (Corrèze), François Hollande savoure le chemin parcouru. Il y a encore six mois, personne ne misait sur lui. Ce soir, c'est lui, le favori! Mais il ne peut pas encore crier victoire. Depuis quelques jours, sa principale adversaire, Martine Aubry, a rattrapé son retard. Elle s'est montrée meilleure que lui. Il croyait pourtant qu'il la dominerait facilement: «Elle aurait dû être candidate dès le mois de mai», analysait-il en septembre, avec la froideur d'un médecin légiste. (...)

De la présidentielle perdue de 2007, François Hollande a retenu une autre leçon. Celle du rassemblement. Dès l'été 2011, il a noué des contacts avec l'entourage d'Arnaud Montebourg, l'un de ses pires opposants pourtant. Belle présence d'esprit. Avec 17% au premier tour de la primaire, le candidat de la «démondialisation» est devenu incontournable. Mais pour franchir la barre des 50% au second tour, c'est Ségolène Royal qui compte. Malgré son maigre score, elle sera la faiseuse de roi. Avec 6,9%, elle n'arrive qu'en quatrième position. Personne n'a vu venir ce camouflet, pas même Hollande. Il va devoir trouver les mots pour la convaincre de le rejoindre.

Enfermée dans son bureau au soir du premier tour, Ségolène Royal pleure, choquée. «Ils m'ont tout volé», souffle-t-elle à ses proches. Elle se souvient du congrès de Reims en 2008, quand elle a manqué de peu de prendre le contrôle du parti. Elle songe à François Hollande, son ancien compagnon, son modèle, son rival pendant des années. Il lui a tant manqué en 2007, année de leur séparation. En ce soir de tristesse, elle est entourée de leurs enfants, Thomas, Clémence et Flora. Julien, le troisième de la fratrie, retenu à son travail, téléphone sans cesse. Hollande est rassuré de les savoir à ses côtés. Avant de se lancer, Royal les a réunis. «Je leur ai demandé s'ils acceptaient que je sois candidate à nouveau.» Thomas Hollande confirme: «Ils nous ont prévenus et nous ont expliqué comment cela allait se passer. On a respecté leurs convictions et leur volonté d'être candidats.» Cette histoire, celle d'un couple hors norme, Hollande ne l'évoque pratiquement jamais. L'homme garde secrète la dimension humaine de sa trajectoire.

10 octobre 2011. Tractations en famille.

François Hollande n'a pas attendu le conseil de ses proches, à l'heure du déjeuner, pour savoir qu'il doit téléphoner à Ségolène Royal. Il lui faut manoeuvrer avec discrétion. L'ancienne candidate est presque un «tabou» dans l'équipe. Personne ne veut attiser les tensions avec Valérie Trierweiler, sa nouvelle compagne, qui veille sur lui. Secrètement, donc, Hollande appelle Royal. Ils conviennent de se voir dans l'après-midi. (...)

Dans le bureau de Royal, c'est le défilé. Martine Aubry arrive en début d'après-midi. Elle lui propose une campagne «en tandem, enthousiasmante». Celle des femmes qui prennent le pouvoir. «J'aurais pu choisir de faire élire une femme», raconte Ségolène Royal. Mais l'argument, pourtant séduisant, ne suffit pas. François Hollande arrive vers 17 heures, après avoir semé les paparazzis. Ils sont seuls. Depuis 2007, c'est la première fois que l'ancien couple se retrouve en tête à tête pour parler politique. Ils ont de nouveau besoin l'un de l'autre. «Il y a un mélange d'hyperaffectivité et d'hyperdureté politique», raconte Françoise Degois, conseillère spéciale de Royal. «Ce sont des retrouvailles humaines et politiques.»

La discussion dure trois quarts d'heure et, pour ce qu'ils en racontent à leurs entourages, se déroule bien. À peu de chose près, du moins. «C'est ton devoir de me soutenir», ose Hollande, laissant Royal estomaquée par la formule. Cette maladresse dépassée, le député de Corrèze trouve les arguments. Même si elle est plus proche sur le fond de Martine Aubry, qui s'oppose au cumul des mandats et promet une sortie progressive du nucléaire, il n'y a pas de place pour un arrangement de congrès, fait-il valoir. Pour l'emporter en 2012, il faudra de la force. L'argument politique fait mouche chez Royal, qui veut éviter que le candidat désigné ne le soit que d'une courte tête. «Vous nous imaginez à recompter les voix?» demandera-t-elle plus tard à son entourage. Et puis, il y a aussi les enfants. «C'est plus simple pour eux...», admet-elle. Pour Royal, ce sera donc Hollande.

16 octobre 2011. Aubry perd la main.

Avec 56,57%, le député de Corrèze est largement investi. Hollande s'enferme dans sa chambre pour rédiger son discours, seul.

Au siège du PS, Martine Aubry reprend sans attendre sa place de numéro un. Accusé d'avoir soutenu Hollande en sous-main, Harlem Désir, premier secrétaire par intérim, est prié sèchement de faire ses cartons. Dans les couloirs, des mots aigres sont échangés entre partisans des uns et des autres. Martine Aubry tient à son pouvoir et à son rang. Elle veut être la première à accueillir le candidat désigné. Elle l'a appelé «immédiatement», dès qu'elle a eu connaissance des résultats, raconte-t-on dans le camp du vainqueur. Les socialistes ont retenu la leçon de la défaite de 2007 et soignent les images. Hollande et Aubry sortent main dans la main sur le perron, devant les photographes. La hache de guerre est enterrée. (...)

En fin de soirée, le petit groupe des hollandais se retrouve à La Rotonde, un restaurant de Montparnasse, pour trinquer avec le candidat. Autour de la table, il y a les amis: Kader Arif, Michel Sapin, Isabelle Sima, Faouzi Lamdaoui, Bruno Le Roux, Bernard Poignant. Stéphane Le Foll, resté au Mans, arrive en retard. Il y a aussi des ralliés, plus ou moins proches: Pierre Moscovici, Manuel Valls et... Vincent Peillon. «Il a réussi à venir celui-là?» soupire un historique. «Quand je pense à ce qu'il disait de François avant et à ce que François disait de lui en privé!» Pour Hollande, Peillon a longtemps été «le serpent». Peillon n'était pas en reste. Hollande? «Quelqu'un qui n'a rien foutu», lâchait-il.

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Entouré de ses proches, François Hollande découvre chez lui le résultat du second tour de la primaire socialiste.
Avec plus de 56% des voix , il devance largement Martine Aubry.
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16 octobre 2011. Mauvaise surprise pour Sarkozy.

La mauvaise surprise du soir pour l'Élysée, c'est le joli score de François Hollande. Jusqu'au bout, Sarkozy a espéré que les sondages, qui donnaient l'ex-patron du PS largement en tête, se tromperaient. Jusqu'au bout, il a cru que le résultat serait serré, ouvrant la voie à d'interminables bisbilles. Il sait François Hollande dangereux, car capable de séduire au-delà des rangs de gauche. Ses experts ès sondages constatent déjà que le député de Corrèze mord dangereusement chez les seniors et les centristes, deux viviers électoraux de l'UMP dont Sarkozy a impérativement besoin s'il veut être réélu. (...) François Hollande, Nicolas Sarkozy ne l'a pas vu venir. À ses yeux, il n'est qu'un second rôle, propulsé à l'avant-scène par les malheurs de l'acteur principal.

16 novembre 2011. La synthèse, c'est tout un art.

François Hollande ne veut pas présenter lui-même son équipe de campagne. Ce n'est plus de son niveau. En tout cas pas publiquement, puisqu'il a travaillé jusqu'à la dernière minute sur l'organigramme, avec un soin particulier du détail. (...) Il a aussi veillé aux équilibres entre les différentes tendances. Après onze années passées à la tête du parti, il sait comment composer un organigramme sans fâcher personne.

Devant la presse réunie à la Maison de l'Amérique latine, c'est Pierre Moscovici qui s'exprime. Le député du Doubs sera, comme prévu, le directeur de la campagne. Comme prévu? Quelques jours auparavant, le nom de l'ancien strauss-kahnien est apparu dans les journaux traitant de l'affaire Dominique Strauss-Kahn: des échanges de SMS entre l'ex-patron du FMI et ses acolytes de parties fines évoquent un contact avec Moscovici. Si les socialistes en savaient beaucoup sur la vie privée de DSK - François Hollande le premier -, ils ne savent pas tout. Le candidat ne veut pas être éclaboussé, d'une manière ou d'une autre. «Il faut un dialogue de vérité avec Pierre», lui conseille-t-on. De son côté, Moscovici s'emporte contre des rumeurs «véhiculées par l'Élysée». «C'est révélateur des méthodes de la droite!» Il doit en parler avec François Hollande. «C'est nécessaire», convient-il. Dans son bureau à l'Assemblée, le candidat l'écoute. «Je t'assure que je n'ai rien à voir avec tout cela, affirme Moscovici. Mais tu es libre de tes choix.» Pour Hollande, l'explication est suffisante.

Le poste de directeur de campagne pourvu, le reste de l'équipe s'impose sans trop de difficulté. Stéphane Le Foll est chargé de l'organisation; Michel Sapin poursuit son travail de préparation du projet présidentiel; Manuel Valls s'empare de la communication; avec Pierre Moscovici, ils constituent les quatre piliers de l'équipe, plus ou moins rivaux entre eux. Le député-maire d'Évry (Éssonne), d'emblée, prend l'ascendant. Il laisse peu d'espace aux autres porte-parole. Il est décidé à restreindre l'expression très libre du candidat. «Il n'y a aucun risque que François ne soit plus lui-même. Mais il était demandeur d'encadrement», s'amuse Michel Sapin, l'ami de longue date.

Pour le reste, François Hollande a fait ce qu'il sait le mieux faire, une synthèse habile. Les prétendants à des portefeuilles ministériels sont satisfaits de devenir «chefs de pôle». Les adversaires d'hier ne sont pas laissés de côté non plus. Même Guillaume Bachelay, le plus dur des socialistes contre François Hollande, mais aussi le plus drôle, est promu à la cellule riposte.

2O décembre 2011. C'est où, la banlieue?

S'il y a un endroit où François Hollande ne fait pas beaucoup campagne, c'est la banlieue. Ce n'est pas son terrain électoral de prédilection et ce n'est pas non plus sa priorité revendiquée. Le candidat ne veut pas de cette étiquette-là, qui le couperait du salariat et de la classe moyenne. Mais il ne peut quand même pas ignorer ces quartiers populaires qui votent généralement en masse pour la gauche. Alors ce jour-là, il se rend au Val Fourré, une cité défavorisée de Mantes-la-Jolie. Avec les Jeunes socialistes, il vient promouvoir l'inscription sur les listes électorales. François Hollande ne reste pas longtemps sur place. Juste le temps de dire aussi qu'il veut rencontrer «les oubliés, les abandonnés, les stigmatisés, les relégués».

3 janvier 2012. L'UMP prépare sa riposte.

Le Président a passé consigne à ses «snipers». «Attaquez Hollande sur ses points faibles: son manque de charisme, son inexpérience, son absence d'idées, son immobilisme. Ne laissez rien passer!» La machine de guerre de l'UMP tourne à plein régime. Dès l'aube, ministres et députés en charge de la riposte sont briefés au téléphone et par SMS par Olivier Biancarelli et Camille Pascal. «C'est la lutte à mort. Dès que Hollande fait une sortie de route, on le fracasse!» clame Laurent Wauquiez. «C'est massacre à la tronçonneuse», rigole Jean-François Copé. «Il n'y a aucune raison de leur passer quoi que ce soit. Une présidentielle, c'est un combat, c'est une guerre», confie Henri Guaino. Ce début de campagne sent la poudre. Sarkozy adore. «Vous trouvez la majorité violente? Vous ne voyez pas ce que je prends!»

4 janvier 2012. Quand volent les noms d'oiseaux...

À 4 heures 30 du matin, l'Élysée déniche une pépite dans un article du Parisien. François Hollande aurait traité Nicolas Sarkozy de... «sale mec». C'est l'hallali! L'Élysée veut refaire le coup de Jacques Chirac en mars 2002, qui s'était habilement posé en victime après que Lionel Jospin l'eut jugé «fatigué, vieilli, usé». Dès l'aurore, l'armée UMP se répand sur les ondes pour exiger des excuses pour offense au chef de l'État. (...) En Conseil des ministres, Nicolas Sarkozy joue les indifférents. «N'insultez jamais les gens, les Français n'aiment pas ça. Restez sur le terrain des idées.» Culotté de la part de celui qui affuble son rival socialiste des pires surnoms en privé: «Guy Bedos», «le candidat mou», «le sénateur», etc. La ministre de l'Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, a même rebaptisé Hollande «Mimolette». Loin des oreilles indiscrètes, le Président est moins magnanime sur le «sale mec». «S'il l'a dit, c'est qu'il le pense. Ça ne me touche pas. Mais ça lui ressemble. Il a toujours fait ça, Hollande, c'est un vanneur. Ça n'a aucune importance, ça lui fait du mal à lui.»

22 janvier 2012. Un «adversaire sans visage».

C'est le grand jour. «Depuis un an, il me dit qu'il prononcera son grand discours entre le 20 et le 30 janvier», raconte un de ses proches. François Hollande a son plan en tête depuis longtemps. Il a pensé «sa» campagne. Il veut frapper les esprits, comme Nicolas Sarkozy avec son discours du 14 janvier 2007. En ce dimanche, François Hollande tient son premier grand meeting. Depuis quarante-huit heures, il travaille encore et encore à son texte. (...) Le mystère a été entretenu par Hollande sur le contenu du discours. C'est seulement le jeudi qu'il a décidé d'incorporer une salve de propositions. Nombre de ses proches étaient sceptiques.

Des morceaux de discours font des allers-retours entre le domicile du candidat et le bureau d'Aquilino Morelle, qui se charge de fusionner l'ensemble. Valérie Trierweiler, qui manie mieux l'informatique que son compagnon, se charge de l'imprimante le cas échéant. Le vendredi soir, Hollande a trouvé cette formule qui deviendra le coeur de son intervention: «Mon véritable adversaire n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera donc pas élu mais pourtant il gouverne. Cet adversaire, c'est le monde de la finance.» Aquilino Morelle s'émerveille: «Je m'en veux de ne pas l'avoir trouvé.» Seul Manuel Valls a eu connaissance du texte définitif. Pierre Moscovici en avait vu 80%.

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La campagne d'Hollande démarre véritablement avec ce premier grand meeting au Bourget.
Jusqu'à la dernière seconde, il a retouché son discours avec sa plume, Aquilino Morelle.
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23 janvier 2012. La droite s'inquiète.

Les images du Bourget anéantissent les plus optimistes à droite. «On a quinze jours pour se refaire, sinon c'est cuit!» s'alarme un poids lourd du gouvernement. Un ministre rencontre même des chasseurs de tête pour préparer la suite de sa carrière. Chez les députés UMP, c'est pire encore: Chantal Brunel raconte qu'elle fait campagne pour les législatives «comme si Hollande était élu». Tous pressent Nicolas Sarkozy d'accélérer son entrée en campagne et s'inquiètent de le voir annoncer des réformes impopulaires. «S'il y avait une élection ce week-end, il ne passerait pas le premier tour, se désole un de ses proches. Ça pue la défaite!» En petit comité, François Fillon n'est pas tendre. «Pour lui, c'est toute la ligne stratégique du Président, son style et sa personne qui posent problème», explique un de ses amis politiques. Le 19 janvier, le Premier ministre a déjeuné avec son rival Jean-François Copé. «Tu sais ce qu'il va annoncer comme mesures à la télé?» lui a demandé le patron de l'UMP. «Oh tu sais, avec lui, on ne sait jamais ce qu'il peut inventer...» a lâché Fillon. Et de lui demander un petit conseil: «Tu as fait comment, Jean-François, pour devenir avocat?» L'hôte de Matignon songe à revêtir la robe pour sa reconversion. (...)

En coulisses, les hostilités ont démarré pour la bataille de l'UMP. En cas de défaite, un congrès sera convoqué pour élire le nouveau président du parti. Fillon et Copé comptent leurs troupes. Alain Juppé, qui fut le premier patron de l'UMP, se verrait bien en juge de paix à la tête d'une grande confédération des différents courants. «Si on perd, dès le lendemain des législatives de juin, la bataille de 2017 commence avec Copé, Fillon, Bertrand, NKM. Copé a un avantage: il a le parti, il a le fric», résume un ministre. Soupçonné par certains de jouer la défaite, le patron de l'UMP n'y a pourtant pas intérêt. «Si Sarko perd, ça va swinguer à l'UMP», prophétise Brice Hortefeux. Ce dernier n'a-t-il pas suggéré un jour au Président de reprendre le parti s'il perdait de peu? Invité au siège de l'UMP, Alain Minc taquine Copé en découvrant son bureau. «Je ne sais pas si votre déco plaira à Nicolas quand il reviendra!»

13 février 2012. Les communistes s'énervent.

François Hollande a un problème avec ses déjeuners de journalistes. Dans un article du Guardian, le quotidien britannique de gauche, une phrase suscite la polémique. La journaliste a déjeuné avec le candidat, et d'autres correspondants anglais, à La Véranda, un restaurant situé à côté du QG. C'est la cantine de l'équipe. La conversation a porté sur les conséquences de l'arrivée de la gauche au pouvoir. Les Britanniques se souviennent des inquiétudes des conservateurs en 1981. «Les années quatre-vingts étaient une époque différente», leur a répondu Hollande. «Les gens disaient qu'il y aurait des chars soviétiques sur la place de la Concorde. Cette époque est révolue, c'est de l'Histoire. C'était la Guerre froide, et Mitterrand avait nommé des ministres communistes au gouvernement. Aujourd'hui, il n'y a plus de communistes en France. La gauche a été au gouvernement pendant quinze ans, nous avons libéralisé l'économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n'y a pas de craintes à avoir.» Plus de communistes en France? Jean-Luc Mélenchon s'indigne aussitôt. Il faudra deux jours à François Hollande pour calmer l'incendie. (...) Quoi qu'il en soit, l'idée s'installe que François Hollande tient un double langage: hostile à la finance en France, conciliant lorsqu'il s'adresse à la City.

27 février 2012. «Monsieur 75%».

Ce n'est pas une émission, mais un grand oral. Deux heures durant, François Hollande est sur TF1. Pour son émission politique, la première chaîne a choisi de donner le micro aux «vrais gens». Chaque candidat est interpellé par un panel de Français. Un sujet chasse l'autre: prix de l'essence, agriculture, chômage... Dans le flot d'explications, Hollande lâche d'une voix mal assurée sa petite grenade: taxer les plus hauts revenus à 75% au-delà «d'un million d'euros par an». D'ailleurs il commet un lapsus et parle «d'un million d'euros par mois», avant de se reprendre. Il a hésité avant de se lancer. Mais voilà quelques jours qu'il songe à cette annonce. L'augmentation de 34% des revenus des patrons du CAC 40 pour l'année 2010 a choqué l'opinion, juge-t-il. «Comment voulez-vous que les Français y comprennent quelque chose?» a-t-il dit à son entourage. «On ne pouvait pas laisser passer cela», raconte Stéphane Le Foll. Si la gauche radicale n'a pas de scrupules, les socialistes hésitent sur la mesure à prendre. Plafonner les revenus? «Infaisable», répond-on. Il ne reste que l'arme fiscale. Mais rien n'avait été réglé en conseil politique. «L'idée n'a pas été rejetée», raconte un proche. François Hollande a travaillé la proposition en comité restreint.

Durant le week-end qui précède l'émission, il a écouté son premier cercle: Manuel Valls, Aquilino Morelle, Pierre Moscovici. Personne ne s'oppose à un acte fort. Les experts fiscalistes ne sont pas consultés. «Ça aurait pris quinze jours pour avoir une réponse!» juge-t-on. Et s'il place la barre aussi haute à 75%, c'est parce que d'autres candidats, comme François Bayrou, proposent déjà une imposition à 50%. Le candidat de gauche ne peut pas paraître plus mesuré. Hollande prend ses responsabilités. Intuitivement, il sent qu'il doit bouger. «Il y a des choses qu'il faut décider seul» pour «garder la maîtrise», expliquera-t-il plus tard. «Ce qui est intéressant, c'est de savoir ce qu'il reste dans une campagne. Les 60.000 postes, cela a marqué les esprits», rappelle-t-il. Cette annonce aussi avait été faite sans prévenir. Cette fois, ils ne sont que quelques-uns au courant. Invité sur France 2 le même soir, Jérôme Cahuzac, le spécialiste des questions budgétaires, reçoit un message avant d'entrer sur le plateau. Mais il ne croit pas à la mesure et ne peut pas cacher son scepticisme en direct! «Il y a un candidat, c'est François Hollande», se contente de commenter Michel Sapin, qui n'a pas non plus été consulté.

6 mars 2012. Sarkozy se met à nu.

La réunion hebdomadaire du président-candidat avec les «chapeaux à plumes» tourne au vinaigre. François Fillon, Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et Bruno Le Maire notamment réclament un recentrage. «On reprend des mesures d'extrême droite!» proteste un des participants. «C'était viril», raconte un autre. Édouard Balladur, que le Président appelle plusieurs fois par semaine, s'est aussi inquiété de son virage droitier. Il lui a conseillé de revenir aux sujets économiques et européens. Mais Nicolas Sarkozy ne veut rien entendre. Il a décidé de parler d'immigration. Le soir même, sur France 2, il compte frapper les esprits en annonçant qu'il divisera par deux le nombre d'immigrés accueillis légalement en France. Raffarin repart du QG «catastrophé», selon un proche...

De son intervention à Des paroles et des actes, on ne retient que son mea culpa. Pour la première fois, il crève l'abcès du début du mandat. Il se met à nu. La soirée au Fouquet's? La faute de Cécilia. Leur couple «explosait», confesse-t-il. S'il gagne, il promet qu'il fêtera sa victoire avec Carla, leurs enfants et quelques amis. «Cette fois-ci, j'ai une famille. Une famille solide», lance-t-il. La phrase va déclencher une tempête à New York, où vit Cécilia... Lors du duel face à Laurent Fabius, Nicolas Sarkozy excelle. C'est son premier débat politique depuis cinq ans. Ses stratèges se mordent les doigts: ils n'auraient pas dû l'enfermer dans une cage dorée. Et encore, Fabius n'était qu'un second choix. C'est Jean-Marie Le Pen que le Président voulait affronter.

17 mars 2012. Hollande contre «la Sainte Alliance».

François Hollande ne dit rien. Ne sachant pas comment relancer sa campagne, il ne veut surtout pas répondre lui-même aux attaques. «Je ne suis pas dans l'antisarkozysme, c'est le candidat sortant qui devient, si je puis dire, un anti-Hollande», se contente-t-il de réagir. Il se refuse à écorner son image. Ce jour-là, il veut tordre le cou à l'idée d'un isolement international, son point faible. Avec l'aide de la Fondation Jean-Jaurès, son équipe a organisé un rassemblement au Cirque d'hiver à Paris, avec de nombreux leaders européens, pas tous connus du grand public toutefois, dont l'Allemand Sigmar Gabriel, l'Italien Pier Luigi Bersani et le président du Parlement européen Martin Schulz. Avec ces alliés-là, il espère briser «la Sainte Alliance» qui s'est constituée contre lui parmi les dirigeants européens.

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À Dijon le 3 mars, Hollande évoque dès le début de son discours «le parfum de victoire qui flotte» dans sa campagne.
À la tribune ou en coulisse, l'ambiance est au beau fixe.
Crédits photo : RUET/STORY BOX PHOTO/SIPA/SIPA

21 mars 2012. Bataille de com'.

En coulisses, cet hommage national (aux victimes militaires de Mohamed Merah, ndlr) donne lieu à une scène saisissante. Pour la première fois, les équipes de l'Élysée et du socialiste se font face. Mezza voce, le Président s'indigne de la présence de Valérie Trierweiler. «Qu'est-ce qu'on aurait dit si j'avais fait ça quand j'étais candidat!» L'entourage de Hollande démine. «Elle a été marquée par cette tragédie qui a touché des enfants, assure Pierre Moscovici. Je ne vois pas ce qu'il y a de dérangeant.» Dans l'assistance, Franck Louvrier et Manuel Valls, les hommes de la com', se toisent de loin. «Hollande n'est jamais venu à des obsèques nationales en cinq ans et il vient avec sa compagne et son directeur de la communication! Le Président a respecté la trêve, Hollande a maintenu son émission!» s'étonne Louvrier auprès des journalistes. L'équipe socialiste négocie avec les services du protocole élyséen pour que Hollande réagisse dans la cour de la caserne, après le discours du Président. Les hommes de l'Élysée ne l'avouent pas, mais la rencontre, comme un passage de relais avant l'heure, leur a glacé le sang.

4 avril 2012. À l'affiche avec Ségolène.

Drôle de scène... François Hollande et Ségolène Royal ont rendez-vous à Rennes. Le candidat et l'ex de 2007 tiennent enfin meeting ensemble. L'affiche est hors du commun: le couple, séparé dans la vie, se retrouve pour la politique. Une épreuve pour eux. Depuis plusieurs jours, Stéphane Le Foll et Guillaume Garot, le hollandais et le royaliste, règlent les détails. Tout est prêt... «Il ne faut pas s'énerver», prévient l'un d'eux. Mais forcément, cela s'avère plus compliqué que prévu. François Hollande ne veut pas d'un «grand show», raconte un proche. Mais il a aussi demandé à ce que Ségolène Royal «soit bien traitée».

«Ce n'est pas une situation facile pour lui», reconnaît Manuel Valls. Celui-ci est chargé de veiller à ce que le meeting demeure strictement politique. Il ne souhaite pas une photo Hollande-Royal trop «people»: pas d'embrassade publique. Il craint la confusion des genres. Il veut aussi ménager Valérie Trierweiler. Alors il fait pression. Dans le train, à l'aller, il tente d'expliquer aux journalistes (200 accrédités) que le cliché attendu n'aura pas lieu. Il rejette les interrogations sur la mise en scène. «Vous posez une question sur le romanesque, je vous réponds politiquement», réplique-t-il, aussi sec qu'il peut l'être. Le directeur de la communication fait barrage. Toute la journée, il tente de convaincre l'équipe de Ségolène Royal de s'en tenir au minimum, voire moins. (...)

12 avril 2012. Le coup du boomerang.

La phrase lui échappe. «On va gagner.» François Hollande, en meeting à Clermont-Ferrand, se laisse emporter par son élan. À force d'entendre des encouragements, il a repris les mots des autres. C'est quelqu'un «qui le répétait» dans le public, assure-t-il. Mais il a aussi observé les sondages qui le donnent encore et toujours gagnant. Désormais, il ne parle que mobilisation et vote utile: François Hollande, paradoxalement, a peur que de trop bons sondages incitent son camp à la dispersion. Il est allé au bout de ses arguments: il n'y aura plus d'annonces. «Le candidat pochette-surprise, ce n'est pas nous», dit-on autour de lui.

La «vague» dont parle Nicolas Sarkozy laisse sceptiques les socialistes. «Il n'y a pas de substrat dans l'opinion...» souligne un proche de Hollande. «Ce genre de métaphore peut se retourner en boomerang.» Les sondeurs, avec toute leur prudence méthodologique, expliquent en privé que la campagne est quasiment jouée. Le président sortant a raté sa séquence. «Il a voulu faire une campagne de petites phrases, pas sur le contenu», explique Martine Aubry en privé. Pour François Hollande, c'est presque gagné. Sa «théorie du risque zéro», comme dit Ségolène Royal, a été couronnée de succès. «Sans le rejet de Sarkozy, cette stratégie aurait été très dangereuse.» Mais on ne peut pas refaire l'histoire.

13 avril 2012. Le facteur chance.

C'est un vendredi 13. «Je ne suis pas superstitieux», sourit François Hollande. S'il a pris une grille de Loto, c'est «pour la section de Moulins». Le candidat est encore en vadrouille. Cette fois, dans le centre de la France: Moulins, Auxerre, et arrivée prévue en fin de journée à Chelles, en Seine-et-Marne. Sans crainte, il monte dans le bus des journalistes entre deux étapes. Pendant une heure, il analyse, disserte... Superstitieux, François Hollande l'est un peu quand même. Il a des rituels: les jours de vote, il fait la tournée des bureaux «dans un certain sens». Pendant sa campagne, il n'a oublié aucun symbole: il terminera à Toulouse, comme le faisait François Mitterrand. Hollande a la baraka depuis plusieurs mois. En se lançant derrière lui lors de la primaire, Pierre Moscovici confiait: «Je pense qu'il va gagner. Et vous savez pourquoi? Parce qu'il a de la chance.»

23 avril 2012. «Tous des sans-couilles!»

La fuite en avant. À peine connus les résultats du premier tour, Nicolas Sarkozy se jette à corps perdu dans la campagne (...). Le voilà qui juge Marine Le Pen «compatible» avec la République et accuse, à tort, son rival d'être soutenu par 700 mosquées. À l'UMP, centristes et chiraquiens se bouchent le nez, affolés de voir les digues se fissurer. «Des sans-couilles!» peste le Président en privé. À gauche aussi, le score du FN laisse un arrière-goût désagréable. François Hollande sait dès le premier jour que les «conditions sont réunies» pour l'emporter. Mais il hésite sur la stratégie à adopter pour ne pas laisser son adversaire puiser dans ce réservoir de voix frontistes. À Libération, il déclare vouloir lui aussi les «convaincre», suscitant le trouble dans son camp. Rapidement, il corrige et parle d'entendre ces électeurs. Sans le revendiquer, il durcit le ton sur l'immigration.

2 mai 2012. «Ce sera très très serré.»

Et si tout se jouait à la fin? Les débats n'ont jamais changé le cours d'une présidentielle. Mais celui-là? On allait voir ce qu'on allait voir, promettait Sarkozy. Quelques jours avant le duel télévisé du 2 mai, il mime la scène devant des journalistes, faisant mine d'étrangler l'un d'eux: «Hollande, pendant le débat, je vais le prendre comme ça et je vais serrer, serrer, serrer...» Sûr de lui, il va le «débusquer». Excès de confiance. Le soir venu, le socialiste se montre pugnace. Hollande n'explose pas. À la fin, il inflige à son adversaire une longue tirade, d'ailleurs improvisée sur le moment. «Moi président...», répète-t-il seize fois. «Au bout de la troisième fois, je me suis mis à rigoler», raconte Aquilino Morelle, dans les loges, stupéfait que Sarkozy encaisse. «C'est dommage qu'il n'y ait pas eu de plans de coupe», s'amuse Hollande à la sortie. Au siège du PS, Ségolène Royal, Martine Aubry et Laurent Fabius, qui se partagent le canapé, affichent des mines enchantées. Ils ont même joué entre eux à savoir qui serait cité le plus de fois par Sarkozy! (...)

Seul comme jamais, Nicolas Sarkozy persiste à croire à son étoile. «Ce sera très très serré. Les résultats risquent d'être contestés comme Bush en Floride», glisse-t-il le vendredi. Hollande a vent de la confidence. «Ce ne sera pas possible», plaisante-t-il samedi sur le marché de Tulle. «Le candidat démocrate avait fait plus de voix que Bush. Si je fais plus de voix, je serai élu.» Mais sous son apparence joviale, il angoisse plus que jamais.

Victoire FH 5
En 2007, Thomas Hollande faisait campagne pour sa mère, Ségolène Royal.
En 2012, il est omniprésent aux côtés de son père, François Hollande.
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6 mai 2012. Des adieux très politiques.

Hollande n'en mène pas large cependant. «L'appréhension» de la victoire... «Ça se termine comment, votre livre?» nous interroge-t-il. «On verra ce soir», lui répondons-nous. Mais, sur le terrain, les retours sont tous excellents. À gauche, la victoire se prépare en humant aussi l'odeur de la division à droite. «J'espère que ça va saigner», se réjouit un proche du candidat. (...) À 17 heures, Nicolas Sarkozy convoque Henri Guaino, Xavier Musca et Guillaume Lambert dans son bureau pour rédiger ses adieux politiques. Édouard Balladur, Alain Minc et Claude Guéant le poussent à conduire son camp aux législatives. Il refuse. Et Carla s'y oppose. Devant quelques ministres et ténors UMP, il tue les derniers espoirs: «Plus jamais je ne me présenterai à une élection présidentielle.» Exit 2017? Pendant ce temps-là, à Tulle, François Hollande devient président comme si de rien n'était.

Coups pour coups. Les petits secrets et grandes manoeuvres du duel Hollande-Sarkozy, de Nicolas Barotte et Nathalie Schuck, Éditions du Moment, 280 p., 19,95 €.